En réalité, il est passé minuit, mais faisons comme si. Je viens d’achever Nagasaki. C’est bien la « fin » la plus singulière qui m’a été donné de lire. Est-ce une fin ? C’est fini parce qu’il n’y a pas de mot après le dernier et c’est donc une fin, mais c’est exactement comme si le texte était inachevé et je suis persuadé que c’est ainsi que les choses se sont passées : il en a eu assez, était découragé, ou épuisé, ou vide tout à coup, et a posé le point final après le dernier mot (l’ultime) qui constitue à lui seul une phrase : « Voilà. » Voilà pour vous, faites-en ce que vous voulez, moi, j’ai fini, j’arrête là, je boucle et je l’envoie chez l’éditeur. L’éditeur s’est gratté la tête (j’admets qu’il l’ait lu), a dû penser que quelque chose lui échappait, et a fait comme l’on fait lorsque l’on ne sait que dire d’un vin – peur de paraître ridicule, de passer pour un balourd –, et dit « c’est bien, c’est un beau texte » en s’abstenant d’ajouter que la « fin » (il y met des guillemets) qui n’en est pas une lui est passée au-dessus de la tête, ou en le disant (« la fin m’a un peu échappé, mais c’est vertigineux ») avec un sourire et une tape sur l’épaule de l’auteur en attendant ou non des explications. Ou au moins une. « Dites-moi, votre texte, il n’est pas fini, si ? » J’ai basculé la dernière page, celle où, après le « voilà » fatidique, apparaissent les dates de rédaction du texte (et durant une seconde, j’ai pensé qu’il s’agissait de celles de la lettre – mais quatre mois pour écrire une lettre de quatre pages ?) et suis resté statufié face au blanc des pages suivantes, puis celle de l’achevé d’imprimer. À quel jeu joue-t-il ? Et à présent, dois-je dire « c’est dommage parce que c’est une belle histoire et un joli texte » (même s’il a été inspiré par un fait divers), « pas mal écrit, assez inventif et de toute manière prenant même si à la dixième page, j’avais failli renoncer » ? Je ne le dirai pas ; je dirai plutôt : « quel dommage que l’auteur soit mort la plume à la main » – le clavier sous les doigts ? – « me privant ainsi d’une fin qui sans nul doute aurait été magistrale ! »… Ce texte a remporté le Grand Prix du roman inachevé de l’Académie Française. L’auteur n’a malheureusement pas pu aller le chercher…

 

18 novembre 2014