Je suis rentré lessivé. Que pouvais-je faire ? J’ai attrapé l’exemplaire d'Où on va papa ? qu'Éléonore m’avait « recommandé » de lire. Je l’ai entamé au salon, suis allé le poursuivre dans son bureau, nous en avons parlé, je l’ai terminé au salon. Elle ne l’avait pas aimé, moi non plus. Je lis en quatrième « une remarquable leçon de vie, sans mélo ni pathos » signé par une quelconque critique. Il y a deux mots de trop : « leçon » et « vie ». Elle ne l’a pas lu ou elle n’a rien compris. Ce n’est en rien une leçon. C’est simplement l’histoire d’un miracle, c’est-à-dire celle d’un homme qui a réussi à avoir seul deux enfants et qui les a « loupés » : ils sont tous deux handicapés. Je ne sais s’ils ont gâché sa vie, mais du moins ils l’ont privé des « joies » qu’il aurait pu connaître s’ils avaient été normaux. C’est très étrange, et au bout du compte, très malsain. Éléonore est d’accord avec moi : il en ressort quelque chose de malsain. Son humour pourrait être déplacé, ou de mauvais goût, mais ce n’est pas de là que ça provient. C’est autre chose lié à cette insistance à regretter ce qu’il n’a pu avoir, à une position et un comportement qui à plusieurs reprises m’a fait dire que c’était celle et celui d’une sorte de macho. À un moment donné, Éléonore est allée sur Internet en quête de renseignements. Elle est tombée sur un site fait par sa première femme, c’est-à-dire la mère de ces deux enfants (mais je devrais écrire : « ses » enfants, je veux dire, les siens, à lui, ceux qu’il a loupés tout seul) qui a fini par le quitter. Il en parle en deux lignes. C’est évacué, et pas à l’avantage de la mère. Elle, de son côté, a tenu à exprimer son point de vue et à mettre les choses au point, d’où cette page sur le réseau. C’est la mère des deux enfants et on se rend alors compte qu’il ne les a pas faits tout seul, et qu’il ne les a pas élevés tout seul. Il y a donc eu quelqu’un pour les porter, les élever aussi, et qui ne les a pas abandonnés même après son départ… Ladite leçon de vie, si elle existe, pourrait s’exprimer comme ceci : « Merde, je voulais des garçons pour leur faire écouter Schubert, lire Prévert, leur faire connaître ce que je pense de l’amour, du bon vin et de la vie, et tout ce que j’ai, c’est deux monstres avec la tête emplie de paille qui salopent tout. Merde et merde. » Le second extrait de critiques en quatrième dit : « Cette longue lettre d’amour, légère et touchante, ne trouvera jamais ses destinataires ». Il n’y a pas d’amour dans ce texte, il n’est en rien léger et pas un instant le mot « touchant » ne m’a effleuré (et Fournier fait tout, justement, pour qu’il n’y est ni amour, ni légèreté, ni émotion, le critique ne l’a pas lu) et si elle n’a pas trouvé ses destinataires, ceux à qui elle est prétendument destinée, c’est simplement parce que ce n’est pas à eux qu’elle est destiné, mais à lui-même… Je pourrais ajouter pour clore que c’est mal fichu et pas très bien écrit. (Il est tout de même très étrange que ce livre ait obtenu le prix des lecteurs – mais qui sont ces lecteurs-là ?) L’un des fils de Jérôme est à l’état de légume depuis sa naissance. Jérôme a toujours fait comme s’il n’existait pas, il ne veut pas en entendre parler, n’est jamais allé le voir dans l’établissement où il se trouve depuis toujours. Il faudrait lui faire lire ce livre et lui demander son avis.   

 

22 août 2011