Si l'on demandait à Habib qui étaient Charles VII, Gilles de Rais ou l'évêque Cauchon, il serait certainement bien en peine de répondre. Mais lorsqu'on lui demande le signalement de ses trois agresseurs, ces trois adolescents qui sur le pas de sa porte l'ont roué de coups, il n'a aucune hésitation : les trois visages sont indélébilement gravés dans son crâne ; son crâne qu'il s'obstine pourtant à secouer de gauche et de droite, son crâne qu'il assure être totalement vide de tout souvenir de cette joyeuse rigolade dont Cyrille a été la spectatrice privilégiée et amusée.

« Je me souviens pas, je les connais pas, je les ai jamais vus, je me souviens pas ! »

Les trois cognent et frappent, et Cyrille rit. Cyrille est sur le côté, en retrait, et elle rit. Et avec elle, les trois gars de la rue L. rient. Cyrille ne frappe pas, ne cogne pas, mais ce sont seuls les coups de son rire qu'il sent, et ressent encore alors qu'il secoue la tête, sa tête basse et tuméfiée dont il ne veut rien extraire, dont il ne veut rien tirer d'autre que des petits gémissements, par moments, lorsqu'il la bouge, lorsqu'il la secoue un peu trop fort, ce mouvement obstiné de toute la tête qui à chaque seconde fait croître son amour pour Cyrille et renforce sa volonté de déchirer un jour les trois instantanés de visage qui en cette après-midi grise l'ont défiguré...