La Renarde a regagné les étagères des « lectures en retard ». J'ai choisi, après bien des hésitations, La Tour d'Ezra de Koestler. J'aime beaucoup Koestler, et je sais que c'est un ton, une écriture qui me prennent d'emblée. Cependant, l'exemplaire est de 1948, il est usagé, peu maniable, pas pratique pour une lecture en transport en commun car il est impossible de l'ouvrir de plus de dix centimètres ce qui devra m'obliger à de multiples précautions et contorsions, des bras, des mains et des jambes aussi puisque je dois tout à la fois le poser, le tenir ouvert d'une main et de l'autre tourner les pages tout en prenant garde de ne pas laisser tomber la cendre de ma cigarette dessus. Bref, c'est toute une gymnastique qui parfois, attire les regards légèrement perplexes des autres passagers (et je pense à Nicolas, à qui j'ai montré les deux pièces du haut, dont le bureau et donc la bibliothèque qui, évidemment, l'a quelque peu laissé béat ; Nicolas donc qui un moment prit un livre qu'il retourna entre ses mains pour constater qu'il était neuf : « Tu ne l'as pas lu, celui-là ? » C'était une réédition récente de J'irai cracher sur vos tombes. J’ai été interloqué, puis j’ai compris qu'il le voyait neuf, donc non ouvert, et encore moins lu, alors que, bien sûr, je l'avais lu, et je me suis rendu compte que pour tout être normal, un livre se devait de porter les marques physiques et visibles de sa lecture. Pas pour moi.) Malgré tout, je l'ai pris. Ma crainte que ne se reproduisît la mésaventure d'hier s'est très vite dissipée. Mon état d'esprit était identique, mais j'ai pu lire avec infiniment plus de facilité, ce qui me laisse à penser que La Renarde n'est peut-être tout simplement pas bon.

 

4 janvier 1990 (dans une lettre à B***)