(Tout à l'heure, à Prisunic, à l'entrée des caisses, rue Colbrant : un stand porteur de textes sous verre et de livrets ; derrière se tient un homme. Il est handicapé moteur, ahane péniblement. Il est complètement disloqué. Je parviens à comprendre ce qu'il me dit : « Je suis poète, je fais des poèmes... » Un laïus tout préparé qu'il sert mécaniquement à tous les clients avec un mal infini (souvent ne dépassant pas la première phrase). Je l'écoute, lui achète une de ses publications. En faisant mes courses, je perçois de temps à autre son stand entre les rayons. Les gens passent, pas un ne l'écoute, ne s'arrête. Plus tard, je croiserai un homme au rayon moutarde et compagnie, un homme d'une soixantaine d'années accompagné de son fils, un grand dadais à l'air égaré qui, en secret, devait préparer des meurtres fictifs et se préparer à des amours déçus avec des copines de classe beaucoup trop jolies pour lui et qui ne lui accorderont que des regards d'indifférence, voire une vague sympathie, ce qui est bien pire ; le type pousse son chariot ; au moment où je le croise, je l'entends dire à personne, fixant stupidement le néant devant lui : « Il est encore là, celui-là. Qu'est-ce qu'il est chiant ! Ah, mais qu'est-ce qu'il est chiant ! » Le regard qu'il a jeté sur le stand était clair. En sortant, je repasse devant lui. Une dame bon chic mal assuré entre, se fait interpeller par le poète : « Je suis poète, je fais des poèmes... » Elle lui concède un bref regard et lui dit fripée (la fripe de la gêne qui se veut naturelle) : « Je vais repasser tout à l'heure. » Il était évident qu'elle prendrait la sortie rue Gambetta... Le poète s'appelle Dany Loridon et son livret, demi A4 fait maison : Combat contre l'indifférence. Il m'a dit qu'il s'agissait du dernier sorti, il me l'a conseillé. Ce sera le livre du jour...)

24 décembre 1997