Éléonore m’a renvoyé la traduction revue et corrigée, je l’ai achevée ; puis j’ai tourné un peu en rond dans mon bureau, ai médité sur la masse des livres, choses et objets qui s’y accumulent, ai jeté un œil à ma boutique, cherché en vain une solution, avisé deux ou trois dos qui semblaient excéder les trois centimètres désormais réglementaires, dont un qui effectivement les dépassait. Je suis allé voir sa cote, trois euros, c’est-à-dire insuffisant pour un envoi sous forme de colis qui me coûtera le double (la Poste veut la peau des vendeurs de livres), l’ai ôté du stock et enfin lui ai concédé un regard : Pologne, d’un certain James Michener. Je me souvenais de l’avoir eu entre les mains lors de sa mise en vente, mais il m’en passe tant entre les mains que je ne lui avais pas prêté attention. Je l’ai mieux regardé, feuilleté. C’est un poche, pour les très grandes poches : huit cents pages. Je me suis arrêté à l’une d'elles, au hasard, en ai lu quelques lignes, on y parlait de Częstochowa, j’ai pensé au Sel que j’avais lu dans l’après-midi, son nom y apparaissait. Puis je l’ai de nouveau feuilleté pour finir par découvrir qu’un texte manuscrit figurait sur la page de garde ; je ne l’avais pas remarqué lorsque je l’avais mis en vente (et donc pas signalé dans les commentaires). Auparavant, je m’étais demandé si j’allais le conserver ou non ; huit cents pages, et qu’est-ce exactement, et qui est ce Michener ? J’ai alors consulté la page-titre où il est indiqué qu’il est « américain » (d’origine polonaise, sans doute : qui, à part un Polonais, d’origine ou de souche, peut se lancer dans la rédaction d’un tel texte, qui renseignement pris, raconte la Pologne sous forme romancée ?). Je m’étais posé la question ; le fait qu’il s’agissait d’une traduction m’incitait à m’en séparer, mais il est bien, parfois, de laisser de côté ses résolutions (surtout dans le cas d’un texte où le style importe peu, où l’on ne demande qu’à ce qu’il soit bien écrit – et il m’a semblé qu’il serait plus « logique » de lire un texte au sujet de la Pologne en français plutôt qu’en anglais), et quand vais-je m’attacher à cette lecture dans le texte original ? En outre, il y avait le texte manuscrit, et est-ce qu’au nom simple de ce texte – qui a quelque chose d’émouvant par le fait que ce livre a été offert et se retrouve aujourd’hui entre mes mains –, je ne pourrais pas le conserver, même si je ne le lis jamais ? Et si je le lisais ? J’ai basculé la page-titre et l’ai entamé à même le siège de mon bureau