Je m’étais arrêté devant l’autre bureau, avais ouvert le cahier, l’avais refermé sans parvenir à trouver l’énergie (le courage, l’envie ?) de m’asseoir et d’y écrire. Mais en vérité, je n’en avais pas envie, pas envie d’écrire à la main (et bizarrement, il fait froid dans le grenier) ; et pour quoi y dire, y écrire ? Nicanor, peut-être ? Je l’ai entamé avant-hier. Je le vois tous les jours sur mon second bureau depuis que Laura et Romero me l’ont offert ; je le regarde, passe mon chemin, pense à Rohmer et à Guermantes, c’est bien assez pour le moment. Mais qu’est-ce que ça me coûte d’y jeter un œil ? C’est ce que j’ai fait : je l’ai pris, ouvert, ai lu le premier (anti-) poème, puis le deuxième, le troisième… Cette édition est bilingue, espagnol et anglais. Leur traduction en soi ne m’intéresse pas, mais je ne connais pas suffisamment l’espagnol pour m’en dispenser, avant tout pour le vocabulaire. Alors, je me suis résolu à cette méthode de lecture : lire le poème en espagnol à voix haute, puis le relire en m’aidant de sa traduction, enfin : le lire une dernière fois en espagnol, et lorsque j’aurai terminé, je relirai le tout en espagnol en m’aidant d’un dictionnaire français. J’ai repris hier soir, au lit, en prenant mon temps et en tâchant, autant qu’il était possible, de m’imprégner du texte espagnol. Une chose m’a très vite frappé : la légèreté de la traduction, puis, carrément, sa fantaisie (c’est flagrant dans Murió). De deux choses l’une : ou Liz Werner est une mauvaise traductrice, ou il s’agit d’un parti-pris. Je penchais plutôt pour le parti-pris, ne serait-ce qu’à cause de la dénomination de ladite traduction qualifiée de « antitranslations ». Ça pouvait être un clin d’œil, une note d’humour, et ça n’éliminait pas l’hypothèse de la traduction bâclée. Je me suis alors rapproché de la préface, une fois n’est pas coutume, car ça ne pouvait se passer d’explication. Liz Werner y brosse un portrait de Parra et termine par son propre travail : elle l’a rencontrée, Parra connaît bien l’anglais (il a traduit Shakespeare) et ils ont fait cette traduction ensemble… Parra n’est pas anglais, Liz Werner n’est pas espagnole, et le problème de la traduction restera toujours posée : toute véritable traduction est impossible et comme le dit justement Parra : « le mieux est de le lire en espagnol ». C’est ce que je fais et, en définitive, je me fiche bien de la traduction, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Mais il se trouve que je me suis mis en tête de les traduire en français (j’ai vu sur le réseau que les anti-poèmes n’ont pas été traduits en français ; ce n’est pas ce qui m’en a donné l’idée, mais ça peut être un stimulant – et un bon exercice d’apprentissage) et, à la lumière de ce parti-pris de s’éloigner parfois délibérément de l’original (« Il faut trouver des équivalents culturels », dit Parra), je me pose de nouveau la question : comment traduire ? Je me dis que le français est beaucoup plus proche de l’espagnol que ne le sera jamais l’anglais, mais la littéralité est-elle le bon choix ? Tout en lisant en espagnol, je m’y essaie, traduis mentalement en français et ça marche, ou pour le moins, ça peut marcher. Mais est-ce juste ? Je vais essayer…

 

18 février 2014