Un narrateur « je » (lui ?), une manière de journal comme un roman ou l’inverse, le tout comblé de logorrhées, de réflexions, de discours, de sentences qui au bout d’un temps font éclater la vérité de cette forme journal romancé, roman journalistique : elle n’est qu’un prétexte. Jusqu’où ? Une poignée d’amis donc, puisqu’il s’agit d’amis, qui semblent vivre dans un monde parfaitement clos, qui ne cessent de se visiter, de s’inviter et à maintes reprises me revient l’image de J*** et de ses amis, soit un cercle définitif formé de quelques personnes et d’aucune autre et qui ne cesse de se voir, de s’inviter, de se visiter. Quelque chose de vaguement inquiétant s'en dégage ; on dirait une confrérie, une tribu, une secte. Quignard en deux pages de préambule fait l’apologie de l’amitié, assez adroite et habile je l’avoue et presque convaincante. Ironie ? Malice ? Je ne vois dans ce groupe de personnages pontifiants et savants (mais pas tant que ça car il s’agit d’un savoir purement livresque et non vivant, soit appliqué à la vie) que froideur, indifférence, vague jalousie, rancœur, amertume, dépit. Tous s’étonnent de la pseudo dépression de A. Ne provient-elle pas justement d’eux-mêmes, de son entourage asphyxiant et exsangue ? Mais le tout est brillant. Comme Quignard sait l’être, et c’est ce qu’il y a d’agaçant chez lui : une brillance qui vire au clinquant. C’est brillant, et donc attachant, et sans doute est-ce la raison pour laquelle je suis parvenu à la moitié de ce texte que, pourtant, je me surprends souvent à survoler davantage qu’à lire. Je flotte au-dessus. Parfois, un mot, une réflexion me tire à lui, à elle, et je concède alors quelque intérêt à la lecture. Puis le mot s’en étant allé, je m’élève de nouveau et pense souvent à autre chose. Je pense par exemple à Sollers et à certains de ces textes qui produisent le même effet sur moi et me font me demander si une réduction au quart du volume ne serait pas bénéfique et salutaire, tout à la fois pour le lecteur et l’auteur, l’auteur car j’ai du mal dans ces cas de figure à croire tout à fait qu’il parvienne (si, il y parvient !) à avoir suffisamment de conviction pour son sujet pour le mener à son terme de la manière dont il l’a entamé. Et de quel côté Quignard se place-t-il ? Le narrateur semble un brin agacé, parfois, par le comportement de ses amis (« je les hais », dit-il à un moment donné, mais il n’y a pas la moindre once de conviction dans ces mots ; ce sont des mots pour dire des mots), mais reste parfaitement solidaire, soit fluet, transparent, malsain. Ou alors, il ne faut en rien prendre au sérieux cette dissertation qui ne serait, au bout du compte, qu’une conversation à l’image de celle des Grecs, sorte de Banquet à la sauce XXe (à cette différence près que Platon est passionnant). Ce serait donc de l’humour. Ce serait donc comique. À suivre.

 

20 mars 2006