J’arrive à la fin de Huckleberry. Lorsque Doriane me l’avait recommandé, elle m’avait écrit : « Morane est parti avec Tom Sawyer aux Philippines, Huckleberry est à mon avis encore plus délicieux... et à sa manière politiquement engagé... », puis, dans son courrier suivant : « “ Les Aventures de Huckleberry Finn ont récemment été classées par le magazine Time, au terme d’une enquête menée auprès de 125 auteurs anglo-saxons, parmi les 5 romans les plus importants de l’histoire (aux côtés de Tolstoï, Flaubert, Nabokov). ” Hemingway : « “ Toute la littérature moderne américaine est issue d’un livre de Mark Twain, Huckleberry Finn. Avant, il n’y avait rien. Depuis, on n’a rien fait d’aussi bien. ” Tout est dit... » Je n’aime pas les enquêtes, ni les classements et je m’en méfie, autant que je me méfie des auteurs anglo-saxons (puisque Faulkner est mort), de Time et de Hemingway. J’avais pourtant entamé Tom Sawyer sans a priori, puisque Doriane me le recommandait, puisque je me fichais bien de ce que les enquêtes pouvaient en dire, puisque les textes universels, dits classiques, ne peuvent être mauvais, ou simplement inintéressants, le temps les a éprouvés. Mais parvenu aux dernières pages de Finn et de ses aventures, je dois reconnaître qu’il y a là une dimension particulière, et une grande force. Anne parle de « délicieux ». Dans sa bouche, le mot ne me choque pas, mais je ne dirais pas que c’est délicieux. Tom Sawyer pourrait l’être, mais pas Huck. En même temps, en écrivant cela, je pensais que la force venait en grande partie de l’écriture, et Doriane l’a lu en français. Je lui en ai fait la remarque, à savoir que je me demandais comment cette langue particulière pouvait être rendue en français. Elle m’a répondu qu’elle me prêterait le livre. Il n’était peut-être pas utile d’attendre et il me suffisait d’entrer dans une librairie et d’y jeter un œil. Un œil suffit pour se rendre compte, et je pensais tout particulièrement à cette forme récurrente que je ne me rappelle pas avoir vu dans aucun texte anglo-saxon (de ceux que j’ai lus, bien sûr) du « double sujet », ce qui, en français, peut être rendu par « ma mère, elle a dit que » – qu’affectionne les animateurs et les invités de France Culture, qui sans nul doute veulent signifier par là qu’ils ne sont pas dupes, je les reconnais bien .