![]()
|
Les arts de la mémoire : Développés dès l'antiquité pour assister l'orateur, les "ars mémorativa" ont perduré jusqu'au XVIIIème siècle avant de sombrer dans l'oubli. Ces arts se proposaient, à une époque où le papier était rare et cher, de donner à quiconque le désirait les moyens de se constituer une véritable "mémoire artificielle". Plus exactement, les ars mémorativa offraient un ensemble de petites techniques destinées à améliorer les performances de la mémoire naturelle. Ces techniques - où plutôt devrions-nous dire ces "mnémotechniques" - étaient toutes, malgré leur apparente diversité, fondées sur un même principe directeur : la nécessité d'ordonner et d'organiser efficacement ses pensées, ou plutôt ses souvenirs... Pour ce faire, les adeptes de cet art préconisaient l'utilisation de la "méthode des lieux et des images". Sans entrer dans le détail, cette méthode consistait à se représenter mentalement un édifice quelconque, une maison par exemple, et à placer dans chacune des salles de cet édifice des images de ce dont on voulait se souvenir. L'ordre même dans lequel étaient placées les images permettait aux souvenirs de s'évoquer mutuellement. Autrement dit, la visite virtuelle de l'édifice correspondait à l'actualisation progressive du contenu de la mémoire artificielle. Comme l'écrit Cicéron, il faut "choisir en pensée des emplacements distincts, se former les images des choses qu'on veut retenir, puis ranger ces images dans les divers emplacements. Alors l'ordre des lieux conserve l'ordre des choses, tandis que les images rappellent les choses elles-mêmes". L'intérêt de la métaphore des lieux tient à plusieurs raisons : tout d'abord, une économie de mémoire est réalisée dans la mesure où l'édifice métaphorisé est connu de l'utilisateur de la technique. Ensuite, la s abilité de l'édifice métaphorisé assure une certaine cohésion et une certaine permanence structurelles à la représentation. Enfin, la structure même de l'édifice, ou plutôt son architecture, rend possible une représentation tridimensionnelle des liens entre les différents lieux et donc entre les différentes images. Je ne porterai pas de jugement sur l'efficacité ou non d'une telle méthode. L'intérêt n'est pas là mais dans deux conséquences entrelacées de cette technique : tout d'abord, les ars mémorativa, en insistant sur la métaphore architecturale et formelle des lieux, ont fait prendre conscience, notamment à partir du XVIème siècle, de l'importance du classement et de l'organisation des concepts pour progresser dans la connaissance. Ainsi, pour P. Rossi, les ars mémorativa sont à l'origine de la logique combinatoire et des grandes classifications encyclopédiques de l'époque classique. Ensuite, dans la mesure où ce n'est pas un livre mais une architecture tridimensionnelle qui a été utilisée pour classer et ordonner les images, les ars mémorativa ont donné à leur système de représentation un relief et une profondeur que l'écrit ne pouvait offrir. Cette profondeur et ce relief permettaient à la représentation de multiplier et de diversifier les relations entre les images. Ces relations, de nature logique ou symbolique, étaient une source importante de questionnement à l'intérieur même de la tradition des arts de la mémoire. Ainsi, déjà pour Aristote, le lien entre une image et sa voisine devait être de nature métaphorique ou métonymique ou antithétique. On retrouve d'ailleurs, dans toute l'histoire des ars mémorativa, cet intérêt pour la recherche d'un rapport idéal, d'un lien nécessaire entre une image et une autre, entre une idée et une autre idée. |
|