Les ars memorativa et l'hypertextualité :

    Les liens entre l'hypertexte et les arts de la mémoire sont à la fois évidents, fascinants et dérangeants. Sans sombrer dans une illusion rétrospective qui consisterait à retrouver dans les ars mémorativa des fragments du concept contemporain d'hypertexte, et dans les Cicéron, Lulle, et autre Bruno, des précurseurs de Bush et Nelson, on ne peut pas ne pas être intrigué par certaines analogies.

    En effet, on retrouve, au niveau formel et symbolique, quelques similitudes intéressantes : un même usage des métaphores par exemple. La plupart des concepteurs d'hypertextes sont d'accord pour souligner l'intérêt des métaphores dans l'interface d'un hypertexte. Celles-ci permettent au lecteur-utilisateur de trouver des repères pour sa "navigation" dans l'hyperdocument. Ainsi, par exemple, les métaphores du "bouton", du "champ", ou de la "carte" - dans l'interface d'Hypercard et d'autres logiciels hypermédia - donnent à l'utilisateur de ces logiciels un univers de référence qui leur permet de ne pas être désorienté par "l'hypertextualité" du document.

    Une autre similitude réside dans l'attention accordée, dans les deux techniques, à la nature des liens entre les idées ou les concepts. Bien qu'à des niveaux de formalisation totalement différents, et également pour des raisons différentes, dans les deux cas, on retrouve fortement problématisée la question de l'ordre, de la cohésion et de l'organisation des images ou des concepts.

    Ainsi que le note Bolter, les hypertextes ont comme objectivé, incarné et automatisé les techniques mentales des arts de la mémoire. Les deux technologies, à des niveaux différents, ont en commun les mêmes problématiques, les mêmes questions et parfois aussi les mêmes réponses (usage des métaphores par exemple...)

    Ces similitudes aux niveaux formels et symboliques ne doivent évidemment pas nous faire oublier deux différences fondamentales entre les ars mémorativa et l'hypertexte : d'une part, le modèle utilisé au niveau épistémologique, et d'autre part, la technique employée au niveau médiologique (pour reprendre une expression de R. Debray)

    La première différence essentielle réside dans le choix du modèle. En effet, si les recherches sur l'hypertexte tentent, pour la majeure partie, de recréer - dans l'extériorité machinique de l'ordinateur - une "mémoire artificielle" modelée sur la mémoire humaine, les ars mémorativa cherchaient, au contraire, à créer - dans l'intériorité psychique de chacun - une "mémoire artificielle" modelée sur les principes fondamentaux qui régulent l'univers. Autrement dit, alors que les premiers utilisent un modèle extrait de leur intériorité pour le projeter, dans une machine, hors d'eux-mêmes, les seconds recherchent à l'extérieur, dans le monde, les principes qui vont leur permettre de construire en eux (introjection) une "mémoire artificielle" supérieure à la "naturelle". Pour le dire plus simplement, alors que les théoriciens des ars mémorativa conçoivent la "mémoire artificielle" comme un "miroir du monde", ceux de l'hypertexte voient dans l'ordinateur-hypermédia un "miroir de l'esprit".

    Cette inversion symétrique s'explique sans doute par la deuxième différence essentielle, celle qui a trait à la technique. Comme je l'ai dit ailleurs, le concept d'hypertexte est intimement lié à son support. L'ordinateur est une condition technique de possibilité de l'hypertexte. Or, dès son invention, l'ordinateur a été conçu comme un double électronique du cerveau ou de l'esprit humain (Cf. Von Neuman : "l'ordinateur et le cerveau"). Dès son apparition, les concepteurs d'ordinateurs ont voulu simuler notre manière de penser quand ce n'était pas la structure même de notre cerveau. Les théoriciens de l'hypertextualité s'inspirant considérablement des recherches en Intelligence Artificielle, on comprend alors pourquoi le modèle le plus souvent retenu pour élaborer des hypertextes - comme systèmes de classification et d'organisation des connaissances - soit l'esprit de l'homme plutôt que la structure de l'univers...