L'hypertexte et la littérature :

    Aux USA, l'hypertexte est devenu la coqueluche des artistes et des écrivains d'avant-garde. Des fictions et des poèmes hypertextuels existent déjà et suscitent un certain intérêt outre-Atlantique. Pour ces nouveaux avant-gardistes, l'hypertexte libérerait l'écriture des carcans linéaires du livre-papier. La séquentialité, la hiérarchisation, et l'arbitraire du plan sont devenus les nouveaux ennemis de la "literature". L'hypertexte permettrait d'exprimer ce qu'il est impossible de signifier sur du papier : le hasard, le chaos, l'évanescence, la coïncidence, etc.

    Autour de ces effervescences artistico-surréalistes, des critiques littéraires et des universitaires réfléchissent aux propriétés littéraires et artistiques de l'hypertextualité. Plusieurs thèmes sont abordés dont certains ne seront pas inconnus à ceux d'entre vous qui connaissent un peu l'histoire de la littérature.

    Le premier est "la mort de l'auteur" chère aux foucaldiens et autres structuralistes français. Ce thème, couramment abordé en France dans les années 60, retrouve avec l'hypertexte une nouvelle vigueur. Les chercheurs sur l'hypertexte montrent en effet que l'avènement d'une littérature hypertextuelle s'accompagnera nécessairement d'un changement de mentalité vis-à-vis du concept "d'auteur". Ils argumentent leurs assertions en expliquant que le concept d'auteur est relativement récent dans l'histoire de la littérature : il est né avec l'invention du livre imprimé. Avant, "l'auteur" n'existait pas, du moins pas de la même manière. Au Moyen-Age, le copieur avait un rôle plus important que l'auteur. En outre, à cette époque, un livre était souvent une compilation de plusieurs textes traitant de sujets différents, et ayant plusieurs auteurs. Les "droits" d'auteur ne sont d'ailleurs apparus que relativement récemment (XIX et XXéme siècle).

    L'émergence d'une littérature hypertextuelle fera éclater la notion "d'auteur" dans la mesure où un hypertexte est autant conçu par son "lecteur" que par son "auteur". Les deux concepts se confondent et ne forment plus qu'un : "l'auteur-lecteur". D'autre part, la littérature hypertextuelle étant par définition implémentée sur réseaux, un hypertexte comportera autant "d'auteurs-lecteurs" que de personnes ayant accès à lui. Partagé et multiple, l'hypertexte est une entité évanescente pour laquelle il est absurde (et rétrograde ! ) de vouloir attribuer un "auteur".

    Corrélativement à la "mort de l'auteur", "l'unité de l'oeuvre" disparaît également. Là encore, les adeptes de l'hypertexte ressortent les vieilles lubies chères à nos sémioticiens structuralistes français comme Barthes ou Foucault. Là encore, ils utilisent l'histoire de la littérature pour montrer que cette "unité de l'oeuvre" est historiquement datée (encore une fois à l'invention de l'imprimerie) et qu'elle n'est donc pas un universel intemporel qui a toujours été et qui restera ainsi pour l'éternité. La preuve : un hypertexte ne peut par définition avoir d'unité puisqu'il est indéfiniment évoluable, mobile, transformable. N'importe qui "écrivant-lisant" un hypertexte sur un réseau peut y rajouter des liens, des textes, des images, des sons, bref, peut le faire être autre tout en restant le même... L'ouverture de l'hypertexte, sa partageabilité, la multiplicité possible de ses "lectures-écritures" renvoient la chimère de "l'unité de l'oeuvre" dans la même oubliette que le livre-papier, son "auteur" et son "lecteur".

    A l'opposé de "l'unité de l'oeuvre", la polysémie et l'idiosyncrasie de l'oeuvre deviennent des caractères fondamentaux de la littérature hypertextuelle. L'hypertexte n'a pas un mais une multiplicité de sens possibles (les adeptes de l'hypertexte aiment beaucoup Joyce, Pound, Borges et les autres...). D'un hypertexte, on peut dire qu'il signifie une chose et son contraire : l'hypertexte - instrument anti-logique et carollien par excellence - supporte très bien, voire privilégie, l'auto-contradiction. Mais surtout, l'hypertexte est idiosyncrasique dans la mesure où pas une personne ne peut "lire-écrire" un même hypertexte : il y a autant d'hypertextes que "d'auteurs-lecteurs". Comme le dit Joyce (pas celui d'Ulysse, mais un autre, auteur de fictions hypertextuelles) : "the point of a hypertext is that it can change for each reader and for each act of reading".

    On le comprend bien, si l'on en croit ces prophètes, l'hypertexte introduira une véri able révolution dans la littérature. L'oeuvre hypertextuelle est éphémère, évanescente, polysémique, ubiquitaire, idiosyncrasique, et encore, et encore...